Le jardin communautaire de Cocagne cultive et entrepose des légumes toute l’année grâce à des technologies d’énergie renouvelable. En 2025, le jardin a donné plus de 5000 livres de légumes pour réduire l’insécurité alimentaire de la région.

Sur une pente douce avec une vue sur la rivière Cocagne se situe un jardin communautaire pas comme les autres. Au premier regard, on peut apercevoir des lits, une remise à outils, des piles de compost et des squelettes de plantes qui se décomposent tranquillement sous une couche de neige. Mais en creusant un peu sous la surface, une vision captivante se dessine : la culture de légumes à l’année, un entrepôt de légumes qui peut servir en cas d’urgence, et la distribution de produits frais à des partenaires communautaires, le tout alimenté par des énergies renouvelables.

Comme la plupart des communautés au Canada, Cocagne fait face aux coûts de la vie à la hausse et à une insécurité alimentaire grandissante. En tant que communauté côtière, les résidents de Cocagne voient aussi de grosses tempêtes, alimentées par un climat changeant, ronger la côte et menacer les infrastructures. Les gens souffrent déjà et les prévisions indiquent que le changement climatique ne fera qu’aggraver ces défis, mettant en danger la sécurité alimentaire, la santé et la sécurité des gens de la région.
Mais s’il existait des solutions qui pourraient aider la communauté à se préparer, à réduire les émissions de carbone à la base du problème, tout en aidant les résidents à rencontrer leurs besoins?

L’alimentation d’abord
« Pourquoi attendre jusqu’à ce que tout le monde souffre vraiment? » demande Marc Picard, qui a fondé le jardin communautaire de Cocagne en 2014 comme initiative pour rassembler les gens afin de cultiver des légumes.
« Pour moi c’est food, water shelter, then comes love. Si on a tous du healthy food, clean water, on se garde au chaud, ben c’est facile de s’aimer les uns les autres. C’est un ti brin comme mon motto. Food était first on the list dans ma petite rime, » dit-il.
« La grande vision utopique, c’était feeder toute la communauté de Cocagne. On était à peu près 2600. …C’était ça, go big or go home, on va essayer de feeder le plus de monde qu’on peut. »
Depuis sa création, le jardin communautaire a évolué. Plus d’une décennie plus tard, il maintient plusieurs partenariats communautaires et peut accéder à du financement et des subventions du gouvernement, tout sous le parapluie d’un organisme à but non lucratif local, le Groupe de développement durable du pays de Cocagne (GDDPC), qui a pris le projet sous son aile quand les fondateurs ont passé à autre chose.

Bien que la vision originale de Picard, celle de nourrir toute la communauté de Cocagne, n’a jamais été réalisée, le cœur de la mission est encore là: des légumes gratuits pour ceux qui en ont besoin. Ces jours-ci, le jardin communautaire distribue ses légumes à trois partenaires communautaires: l’école Blanche-Bourgeois, le Vestiaire Saint-Joseph (la banque alimentaire de la région) et Bien vieillir chez soi, un programme qui fournit des repas aux aînés. Cette vidéo produite par le GDDPC explique comment fonctionnent ces partenariats.
De l’énergie renouvelable pour nourrir les gens
Au fil des dernières années, le jardin communautaire a pris des pas vers la production de légumes à l’année, alimenté par de l’énergie renouvelable. Des panneaux solaires, batteries et pompes fournissent l’électricité et l’eau, mais la plupart du travail est fait à la main ou avec un minimum de machinerie.
Les technologies d’énergie renouvelables ont été ajoutées en partie à cause du manque d’électricité au site, mais aussi parce que le GDDPC désirait démontrer leur potentiel.

« Notre idéal, nous on voulait avoir des exemples pour la communauté de structures d’énergie renouvelable qui marchent, » dit Lapointe. « Si on ne le fait pas, personne va le faire. […] Les gens s’organisaient vers une transition énergétique et écologique. Moi, profondément, je pense qu’il faut encore faire ça. »
« On est un peu en train de trailblazer pour voir comment ça peut fonctionner, » ajoute la stagiaire Vanessa Johnston, « comment on peut maximiser, c’est quoi les meilleures façons de faire ça économique et durable. Avec l’espoir que ça pourrait être de quoi qui se répand dans la communauté et peut donner du pouvoir aux gens, d’avoir une certaine sécurité alimentaire, mais aussi comme les alternatives qui sont plus écologiques. »
Jardiner sous la surface: la serre walipini
Même au fond de l’hiver, si l’on creuse un peu, le sol est encore au-dessus de zéro. Même assez chaud pour faire pousser des légumes, si l’on a une serre spéciale.

En 2023, la jardin communautaire a fait construire une nouvelle serre à quatre saisons, nommée walipini, la première de son envergure au Canada. L’hiver 2026 est la première année de production de légumes en hiver dans la serre.
Un walipini est une sorte de serre enterrée, sa fondation creusée assez profondément dans le sol pour qu’il agisse comme isolant, en théorie gardant le tout à une température constante de 4 degrés Celsius sans avoir à chauffer, même en hiver.
C’est une nouvelle expérience pour LaPointe. « Le plus gros défi de la serre est le manque d’électricité dans les périodes critiques de l’hiver, » dit-elle. Les panneaux solaires et les batteries ne sont pas toujours suffisants; elle a dû se servir de bâches et d’un chauffe-air pour empêcher le sol de geler. Par contre, lors de journées ensoleillées, la serre réussit bien.

« Le 19 janvier, la journée était ensoleillée, ce qui a pu permettre de chauffer jusqu’à 20 degrés Celsius notre sol et l’air ambiant a monté jusqu’à 15 C. La température extérieure était de -3 le jour et -14 la nuit. Les plantes peuvent survivre à ces températures mais entrent en dormance jusqu’à des températures plus chaudes. »
Bien que les plantes croissent plus lentement en hiver, les efforts de LaPointe portent leurs fruits. La serre contient des bettes à cardes, du céleri, de la coriandre, des épinards, des salades, du bok choy et plus. Elle planifie de livrer des légumes à l’école Blanche-Bourgeois chaque deux semaines tout au long de l’hiver. Pour en apprendre davantage sur le partenariat avec l’école, visionnez cette vidéo produite par le GDDPC.

Plus qu’un caveau
La serre walipini n’est pas la seule infrastructure qui permet au jardin de distribuer ses légumes toute l’année. Il y a quelques années, le GDDPC a fait installer un caveau communautaire alimenté à l’énergie solaire qui permet l’entreposage de légumes toute l’année. Mais le caveau remplit aussi une deuxième fonction, tout aussi importante pour la communauté.

« Le caveau communautaire est vraiment juste à côté du centre de réchauffement de la communauté. Donc les gens trouvaient qu’on a besoin de nourriture, on a 100 personnes qui couchent là, mais qu’est-ce qu’on va manger? » Dit Wiebke Tinney, directrice du GDDPC. C’était évident qu’entreposer des aliments devait faire partie des mesures de préparation aux urgences de la communauté.
La même approche “low-tech” fut appliquée au caveau, avec des panneaux solaires et un climatiseur qui fonctionne lors des saisons chaudes, mais rien d’autre sauf des bacs spéciaux pour les légumes qui régulent le taux d’humidité. Le caveau peut facilement accueillir 5 tonnes de légumes, et n’importe qui dans la communauté peut y louer de l’espace.

La plupart des 12 MW d’électricité par année que produisent les panneaux solaires recouvrant le toit du caveau sont transférés directement au Centre 50, le centre communautaire qui est aussi le refuge d’urgence.
« C’est une force communautaire de pouvoir se nourrir et aussi d’avoir des légumes ou de la nourriture en cas d’urgence, » souligne Tinney.
« Tous les jardins communautaires devraient avoir une serre, un caveau, pour dynamiser le potentiel de la place. Tous les endroits au Nouveau-Brunswick peuvent cultiver leurs trucs, » dit LaPointe. « S’ils ont les infrastructures, c’est moins difficile d’aider les gens et à mobiliser les gens. »

« Un grand besoin qu’on va jamais remplir »
En 2025, le jardin communautaire de Cocagne a fait le don de 5629 livres de légumes à ses partenaires communautaires. « On fait une différence, mais… Il faut rester humble dans ça parce qu’il y a beaucoup de demandes aussi, » dit LaPointe.
À la banque alimentaire du coin, le Vestiaire Saint-Joseph, la directrice Heather Richards dit que 1200 à 1300 individus se rendent à la banque alimentaire chaque mois, un chiffre qui a doublé depuis son arrivée en 2022.
Elle explique que la démographique a changé elle aussi, avec plus de familles et d’ainés qui visitent la banque alimentaire. « Les ainés, ça brise le coeur quand ils nous appellent… on peut entendre le bouleversement dans leurs voix et que ça fait un bout qu’ils attendent avant d’appeler. Ils ne pensaient jamais en avoir besoin. Il y avait toujours quelqu’un qui en avait besoin davantage. »
Richards et les employés du Vestiaire St-Joseph font de leur mieux pour remplir les besoins, et elle est ravie du partenariat avec le jardin communautaire de Cocagne.

« Tous ceux qui viennent à la banque alimentaire expriment de la gratitude pour les produits frais. […] Au niveau de la nutrition et des bienfaits pour la santé, ça ne compare pas à ce qu’on peut leur donner dans une cannette ou en provenance d’une grosse épicerie, ces choses-là n’ont simplement pas la même fraîcheur. Il n’y a rien de mieux que de recevoir des carottes fraîches au beau milieu de l’hiver, » dit Richards.
Malgré tous les efforts, « il y a un grand besoin qu’on va jamais remplir, » admet Wiebke Tinney.
Selon un projet de recherche de l’université de Toronto 29.5% des ménages au Nouveau-Brunswick font face à de l’insécurité alimentaire.
Pour Marc Picard, le fondateur du jardin communautaire, l’initiative a connu de beaux succès, mais il reste quand-même un peu découragé.« Moi ça me décourage de toujours voir les mêmes personnes dans le champ et pas d’autres personnes qui jump in. Ça pourrait être tenfold de ce que c’est right now, si qu’il y aurait un ti peu plus de participation. C’est plate que pas tout le monde voit l’urgence, hey, tout le monde a besoin de manger. »
« La sécurité alimentaire est étroitement reliée à notre résilience, » dit Krysta Cowling, directrice par intérim d’Aliments pour tous NB.
« Surtout si nous sommes capables de cultiver des choses localement, nous-mêmes. Je pense que c’est une grosse partie, ainsi que l’accès physique et économique. »
Mira Dietz Chiasson habite à Tantramar, en bordure d’un marais, parmi les faisants et les canards. Les changements climatiques la préoccupent depuis longtemps.








