Le 7 octobre dernier, comme partie de son examen examen public sur la levée du moratoire sur le gaz de schiste, le gouvernement a lancé un sondage sur « l’exploitation du gaz naturel » au Nouveau-Brunswick. En tant que spécialistes des méthodes de sondage et de l’analyse de discours, nous considérons que ce sondage est problématique de plusieurs façons que nous détaillons ci-dessous. Ceci démontre un biais en faveur de la levée du moratoire et invalide les conclusions qui pourraient être tirées de l’analyse des réponses.
1. Vocabulaire trompeur
L’emploi de l’expression « gaz naturel » dans tout le sondage pose deux problèmes. D’abord, ce n’est pas de simple gaz naturel qu’il s’agit, mais bien de gaz de schiste auquel la population de la province, et en premier lieu les Premières Nations, s’est opposée massivement entre 2010 et 2014. Ensuite, l’expression « gaz naturel » désigne ce qu’il serait plus juste d’appeler du gaz fossile : ce gaz n’est pas plus « naturel » que les autres énergies fossiles polluantes comme le pétrole et le charbon, et il menace notre environnement de la même façon.
Aux questions 10 et 11, on glisse du « gaz naturel » à « l’exploitation des ressources naturelles », bien plus large. On associe donc l’assentiment à l’exploitation des ressources naturelles, importante dans la province, avec le gaz de schiste, qui actuellement ne contribue à peu près rien à notre économie.
2. Association subtile du gaz dit « naturel » à l’économie et aux services publiques
Le deuxième paragraphe de l’introduction biaise immédiatement les perceptions des répondantes et répondants en associant le « développement du gaz naturel » aux « efforts pour soutenir l’économie et assurer la prestation des services », alors qu’en fait il reste à démontrer quels seront les impacts sur le coût de la vie des néo-brunswickoises et néo-brunswickois et leur accès aux services.
La formulation de la question 10 n’est pas neutre : elle suggère que les revenus tirés de l’exploitation éventuelle du gaz de schiste serviront à financer les services publics tels la santé et l’éducation, alors qu’ils profiteront en premier aux actionnaires des compagnies exploitantes, la plupart basés hors de la province.
En réalité, le gouvernement n’encaissera de redevances du gaz de schiste qu’après plusieurs années d’exploitation, le temps que les entreprises aient récupéré leurs investissements.
3. Effet de primauté
Il est démontré depuis longtemps que les réponses les plus haut placées dans une liste seront plus choisies que les autres. La question 10 où on demande l’opinion sur le financement des services publics par les revenus de l’exploitation des ressources et la question 12 où on mesure le degré d’accord avec l’exploitation du gaz de schiste indiquent les réponses « Très important » et « Tout à fait d’accord » tout au haut de la liste. Les réponses seront donc biaisées en faveur de la levée du moratoire, qui n’est d’ailleurs pas mentionnée explicitement dans le sondage.
4. Association incorrecte de catégories de réponse
À la question 13, l’un des choix de réponse se lit : « Les connaissances scientifiques et les technologies actuelles ». Il s’agit de deux choses très différentes : les technologies actuelles permettent certainement l’exploitation plus efficace du gaz de schiste, mais les connaissances scientifiques démontrent hors de tout doute ses impacts désastreux sur la santé, sur l’eau et sur les écosystèmes.
5. Échantillonnage non-aléatoire
Pour avoir une validité scientifique, d’abord, un sondage doit choisir les répondantes et répondants au hasard parmi toutes les personnes éligibles. Au contraire, ce sondage sur le gaz de schiste peut être rempli par n’importe qui, sans qu’aucun mécanisme n’assure une représentativité de la population du Nouveau-Brunswick. Ensuite, chaque observation doit être indépendante des autres. Ici, après y avoir répondu, on peut faire suivre le sondage à nos amies et amis et aux membres de notre famille, ce qui biaisera les résultats et les rendra non-valides. De la même manière, chaque personne sélectionnée ne doit répondre au sondage qu’une seule fois. Ici, la même personne peut remplir le sondage plusieurs fois, ce qui, si aucun tri n’est fait, fausserait les analyses. Dans cette situation, on peut même imaginer que des robots ou une intelligence artificielle pourraient être utilisés pour biaiser les réponses à grande échelle.
Au-delà de ces problèmes, plusieurs erreurs techniques ont été commises dans l’élaboration du sondage, notamment quant à l’équilibre des options positives et négatives, ainsi que dans le gradient des échelles. En bref, ce sondage n’obtiendrait pas la note de passage dans un cours d’introduction aux méthodes quantitatives en raison des biais et des erreurs techniques qui invalident les réponses.
Pour ces raisons, nous croyons que pour préserver la crédibilité de l’enquête publique, ce sondage devrait être immédiatement abandonné. L’opinion du public pourrait être estimée en engageant une firme spécialisée indépendante pour mener un sondage indépendant. Dans l’état actuel, les réponses au sondage gouvernemental ne représenteront en rien l’opinion des néo-brunswickoises et néo-brunswickois, seulement celle des personnes qui y auront répondu. Indépendamment de l’opinion publique, il revient au gouvernement de prendre en compte l’analyse scientifique indépendante et de faire les choix responsables qui en découlent.
Jean Philippe Sapinski, PhD
École des hautes études publiques
Professeur agrégé, Université de Moncton
Michelle Landry, PhD
Chaire de recherche du Canada sur les minorités francophones et le pouvoir
Professeure agrégée, Université de Moncton
Cathy Holtmann, PhD
Professeure titulaire, University of New Brunswick
Void Clark-Nason, MA, BEd, BA
Candidat au doctorat, University of New Brunswick
Kaitlin Clarke, BSocSci
Candidate à la maîtrise, University of New Brunswick
Michael Fleming, PhD
Assistant Teaching Professor, University of New Brunswick
Carole C. Tranchant, PhD
Faculté des sciences de la santé et des services communautaires
Professeure titulaire, Université de Moncton
Ronald Babin, PhD
Professeur titulaire (retraité), Université de Moncton
Jean-Michel Robichaud, PhD
Faculté des sciences de la santé et des services communautaires
Professeur agrégé, Université de Moncton
Mathieu Wade, PhD
Département de sociologie et de criminologie
Professeur agrégé, Université de Moncton
Hesam Seyyed Esfahani, PhD
Département de sociologie et de criminologie
Professeur agrégé, Université de Moncton
Omer Chouinard, PhD, CM
Département de sociologie et de criminologie
Professeur émérite d’études de l’environnement, Université de Moncton







